Introduction

 

Darb al Arba’ïn
Un recueil de ragots sur la piste des quarante jours, au Soudan

 


J’ai entrepris en 1999 un travail documentaire sur les traces d’une ancienne piste transsaharienne, dans le désert libyen du Kordofan et du Darfour, qui relie l’Egypte et le Soudan. À mesure que je progressais sur la « Route des quarante » se substituait aux clichés de la presse occidentale et des ouvrages spécialisés l’histoire complexe d’une terre aux multiples influences.

Il m’est alors apparu essentiel, que pour comprendre, et transmettre sa mémoire il me fallait plus encore que pour tout autre, la désencombrer des leitmotivs réducteurs, dont la nourrit l’occident. Il me fallait partir à la rencontre de ses héritiers, exprimer leurs propres mots dans leur propre langue, consigner leurs propres annales en marge de celles qui s’écrivaient loin de chez eux, et sans eux depuis deux siècles. Je commençais à comprendre que l’itinéraire n’etait pas de papier, qu’il m’appartiendrait de le tracer, à pied.

Depuis, j’y ai recensé pres de 80 tribus, indifféremment métissées par le jeu des mutations climatiques, politiques, économiques et religieuses, comme autant de stigmates d’une histoire, figée par son éloignement du tumulte mondialiste du XXIe siècle. J’ai exploré Les lieux communs, les liens, majeurs ou ponctuels au sein desquels resurgissaient ces influences, l’islam, la terre arable, le désert, le commerce, l’eau.

La piste, s’y est avérée encore plus expressive, tant par son passé, par les jours qu’elle égrène aujourd’hui, que par l’incertitude de son devenir. La piste, cette piste aux multiples tracés rassemble toutes les pistes. Elle est le lien, le lieu où se concentrent et s’expriment les lieux communs, l’ensemble des liens sociaux humains sur ce territoire. La « piste des quarante » me guide entre Arabie, Méditerranée et Afriques, vers les sources profondes de son passé.

Elle porte encore aujourd’hui les empreintes originelles de tous les peuples qui s’y sont mélangés et autant de nouvelles scarifications nées à ses croisements, Elle a foulé les récoltes des premiers paysans, les pâturages des pasteurs, qu’elle menait aux mêmes puits. Les peuples arabes en marche vers l’Ouest y véhiculèrent l’islam, à dos de chameau et à cheval. Veine de négoce au XIXe siècle, marchands et pèlerins en route vers l’orient y ont jalonné en marge du Nil la brève indépendance du Darfour. Sur leurs pas, on peut toujours y lire les cicatrices des convoitises de l’Europe chrétienne coloniale, comme la genèse d’ardentes conquêtes politiques et économiques à venir. Depuis quarante ans, les pluies d’été s’y raréfient, et avec elles le territoire nourricier, que partagent malgré eux nomades et sédentaires, natifs noirs africains, peuples nilotiques et métis arabes

La piste des quarante court toujours. Elle a résisté au temps. Même si les réalités économiques et climatiques ont dévié le pas lent des chameaux, vers d’autres pierres martelées au galop ; même si les chameaux ne transportent plus d’autre denrée que leur propre chair ; leur sillage préserve fragilement les traits oubliés des premiers conquérants connus de l’Afrique.

Le prix du sang s’y est récemment indexé sur celui du baril de brut, fixé quelque part entre Washington et Pékin.
Des ragots m’ont dit, que le pétrole n’empruntait pas la piste, comme l’avaient toujours fait de mémoire d’anciens les richesses qui quittaient le pays, car de lui, ils n’avaient jamais vu la couleur.
L’un d’entre eux me raconta que, depuis la guerre coulait des veines des martyrs morts au combat, comble d’un arabe, du sang noir ; que même si la paix arrivait un jour d’une piste au delà du désert il faudra beaucoup de Haboubs, de pluies et des générations de palabres pour recouvrir les traces brûlantes du passé.

La piste entretient la rumeur, celle qui, mi-légende, mi-ragots, rassemble l’histoire du peuple, et fait fi de celle des manuels scolaires passés et à venir. Voici ici restitués les mots, et maux, qu’elle véhicule, glanés à flancs de dromadaires à fleur de peaux, entre deux siestes, confiés aux oreilles de passage.


Claude Iverné